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Le rara de Léogane, patrimoine national du pays ?

Léogane est réputé d’être le bastion du rara. Et les Léoganais s’en enorgueillissent. Le compositeur Pierre Rigaud Chéry rend hommage à cette ville qui, selon sa chanson de style rara chantée par la diva Carole Démesmin, est réputée d’avoir le plus grand et le plus bon rara… Pour en savoir plus, Forum a invité trois natifs de Léogane, la grande chanteuse Carole Démesmin, Alande Paul et Jean Kerby Joseph.

Que reste-t-il du rara de Léogane, dont on veut qu’il soit le patrimoine immatériel du pays ? Combien de types de rara existe-t-il à Léogane ? Quelle est l’origine de cette grande manifestation culturelle ? Quels sont ses rapports avec le vaudou, avec le pouvoir politique ? Telles ont été les principales questions de cette émission autour desquelles les invités de Rommel Pierre ont pu débattre le samedi 17 mars.

Le rara tire son origine, selon Alande Paul, de la culture taïno, dans le cacique du Xaragua (dont le centre est l’actuel Léogane) dominé à l’époque précolombienne par Anacaona, la reine des fleurs et du soleil. Cette manifestation musicale allait au cours de l’histoire connaitre des mutations parmi lesquelles il faut mentionner le rapport avec des cultes vaudou, et l’introduction des instruments à vent et des percussions. Comme le vaudou auquel il est intimement lié, le rara va être interdit sur tout le territoire national lors de la campagne antisuperstitieuse menée conjointement par l’Etat haïtien et l’église catholique sous le régime d’Elie Lescot. A cette époque, des bandes de rara vont se produire, en toute intimité et dans la discrétion, dans les temples et dans les « lakou » et « demembre » (des lieux sacrés, symboliques et mystiques du vaudou).

Pour Carole Démesmin et Jean Kerby Joseph, le rara est, au-delà de son essence musicale, de manifestation culturelle et populaire du monde rural, une organisation sociale. En témoigne le rara de Léogane qui constitue une grande activité économique. Des centaines de millions de gourdes y sont investis chaque année, dès la semaine qui suit le mercredi des cendres. Les natifs de Léogane vivant à l’étranger contribuent énormément à ces fonds qui consistent au paiement des musiciens (la plus grande part est allouée au cachet des musiciens d’instruments à vent) et à la célébration des anniversaires de création des bandes de rara.

Par ailleurs, Carole Démesmin regrette qu’il n’y ait pas en ce sens de politiques publiques pouvant permettre le développement du rara. Celui-ci prend depuis plusieurs années la dimension de festivité carnavalesque : des défilés des bandes de rara au centre-ville et sur des stands – érigés pour la circonstance – se tiennent tous les dimanches Pâques à Léogane. D’aucuns se plaignent qu’à Léogane il n’y ait pas encore un musée consacré au rara. Du moins aucun arrêté n’est pris pour le déclarer patrimoine immatériel du pays.

En cette période pascale, Léogane va vibrer aux mille un sons, rythmes et couleurs. Dans moins de quinze jours, le décor va être planté. La route nationale passant par Léogane ainsi que ses nombreux recoins vont être noirs de monde et inondés de musiques rabòday à forte résonance d’instruments à vent, ponctuées de jeux rythmiques du tambour et d’harmonie des bambous. La fête battra son plein ! Et ce sera une foule en liesse, en délire qui s’en donnera à cœur joie dans tout Léogane pendant trois jours, du vendredi saint, au dimanche Pâques. Et au-delà même de ces jours.

Force est de constater que le rara de la ville de Léogane se « carnavalise » de plus en plus. La modernité qui y est apportée le dénature, lui fait perdre de son essence musicale. L’introduction à outrance des instruments à vent lui donne la dimension de fanfare au point qu’ils assourdissent toute la structure rythmique et harmonique des percussions (tambour, caisse) et des bambous qui n’en sont

aujourd’hui que deux dans la plupart des bandes. Les scènes de « major-jon » (des jongleurs) et les colonels (ceux qui conduisent le bande) armés de fouet et de sifflet, les reines chanterelles arborant les drapeaux perlées aux figures de divinités de vaudou avec lesquels elles vous essuient le visage, ou celles qui font, tout en dansant, des cercles avec des balais. Tout ça a disparu dans le rara, notamment celui du centre-ville de Léogane. Ce patrimoine n’est-il pas menacé ou mis en danger de disparation par ses propres tenants ? Aujourd’hui qu’en reste-t-il ? N’y en a-t-il plus rien ? Pas grand-chose ?

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