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Pour les 85 ans de Frankétienne, je me souviens

Publié le 2021-04-12 | Le Nouvelliste

Frankétienne est un mystique, un être quantique. Captant les vibrations mystérieuses et souvent prémonitoires, il est en interrelation constante avec le cosmos. L’ordre et le chaos, source de création, sont intimement mêlés. Haïti s’est trouvé piégé dans deux états, la sclérose autoritaire ou encore la mort totalitaire et le désordre anarchiste. Alors que c’est bien dans l’entre-deux que se situe le mouvement, la vie.  Comme le disait Franck, notre problème en Haïti n’est pas le chaos, mais le fait que nous n’avons pas su le gérer.

« Combinaisons variables entre les composantes aléatoires et les structures essentielles dans un mouvement perpétuel où l’équilibre ne peut être que provisoire/instable dans un ensemble chaotique. »[1]

L’œuvre de Frankétienne est marquée par l’influence de la physique quantique et les théories du chaos.  Le chaos, c’est sa chère terre d’Haïti qui nourrit son inspiration.

Et tout comme Eluard, « (il) vit dans le désert d’un peuple pétrifié, dans le fourmillement de l’homme solitaire. » (5e poème visible).

« Et à la veille de 2004, Haïti est devenu un « black Hole », une terrible béance obscure, une effroyable étoile éteinte qui continue encore aujourd’hui à dégager une énergie énigmatique, prodigieuse, puissante, mystérieuse, mais malheureusement négative, happant violemment et bouffant tous les corps qui, fascinés par la Gueule du Néant, s’approcheraient d’elle par ignorance, par imprudence ou par curiosité. »[2]

Frankétienne, cet accoucheur de voie lactée

Toute l’œuvre de Frankétienne vous happe dans les tourbillons de la géhenne, à l’intensité lumineuse éblouissante ; à la fois destructrice et créatrice. L’équilibre, c’est la mort : l’énergie qui circule dans un cadavre est quasi nulle. Cet accoucheur de voie lactée est un authentique fils de Zarathoustra : « Il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile qui danse. »[3]

L’approche de toute mon œuvre doit être totale, pluridimensionnelle. Sur le plan formel, j’ai fait des recherches qui ont fait chier les gens disant que Frankétienne est hermétique, difficile, obscur mais ce sont des recherches liées fonctionnellement à une réalité à la fois haïtienne et mondiale. Car le monde fondamentalement fonctionne comme un chaos. La forme n’a pas été coupée du fond. La matière fondamentale est le vécu de mon peuple qui a traversé toute mon œuvre. Ma peinture est chaotique.

Terrible année 2010, et son tremblement de terre dévastateur du 12 janvier, Paysage d’apocalypse où la béance du désespoir s’ouvre en lamentations déchirantes vers le Tout-Puissant. Michèle Oriol, l’amie de toujours, raconte : « Durant les trois nuits suivantes, toute cette humanité réunie dans la rue pour fuir les maisons effondrées, abritant les cadavres de leurs proches, a prié Jésus, chanté des cantiques, lu la Bible. Apocalypse 6 : « Puis je vis l’Agneau briser le sixième sceau. Il y eut un violent tremblement de terre (…). Toutes les montagnes et toutes les îles furent arrachées de leur place. » J’a vu les gens arracher aux décombres leurs frères, sœurs, pères, mères, voisins, à mains nues. J’ai vu des morts ramassés à la pelle mécanique, jetés dans les bennes à ordures et enterrés dans des fosses communes creusées dans des décharges communales… »[4]

Malédiction, punition divine d’un peuple de pécheurs, victimisation sans cesse renouvelée, Michèle Oriol en appelle à la responsabilité. Refusant, à raison, de considérer l’année 2010, année zéro, comme ceux-là qui chantaient de manière imbécile « du passé faisons table rase » Elle invite à revisiter sereinement les liens entre passé et présent pour qu’Haïti prenne résolument en charge son avenir. Elle met en garde contre « la victimisation permanente de la part de nos responsables, mais aussi de nombreux intellectuels haïtiens et étrangers. La victimisation est le plus grand piège qui nous guette aujourd’hui… Une éternelle victime ne se considère pas comme maître de son destin ».

La lumière éblouissante des catastrophes

Mars 2011, je suis avec Frankétienne à Paris. Nous sommes installés dans un café à proximité de l’hôpital Saint-Joseph, attendant l’heure de l’examen par IRM du genou de Franck. Nous discutions, comme à l’habitude. Soudain, l’air grave, le regard perdu, il me lance, tout de go, d’une voix inquiète et tourmentée : « Le tremblement de terre m’a tout apporté. » De manière spontanée, je réponds : « Eh quoi ! Cela semble te perturber, t’étonner ; toi le chantre du chaos, tu trouves étrange que ta rétribution vienne justement des temps d’apocalypse ? Ce n’est pas toi qui affirmes : « Moi le prophète, j’ai toujours cru intensément à la lumière éblouissante des catastrophes. »[5] Ce n’est que chose normale, concluais-je. La gorge nouée, l’œil humide, il ânonne un « c’est vrai » étouffé. Je poursuis : «  Cette chute terrifiante dans le néant de la mort qui enveloppe Port-au-Prince n’est-elle pas ce cheval qui te permet de poursuivre ton voyage ? » Désorienté, il lança, dépité : « C’est juste. »

Repensant à cet échange, je crois comprendre le désarroi de Franck. Lui qui s’alimente au quotidien d’une foisonnante et abondante nourriture chaotique, se sentait inconsciemment et brusquement coupable. À force de jouer les Cassandre, les prophètes de malheur, n’avait-il pas participé au terrible effondrement ? Ses visions prémonitoires, celles qui l’amenèrent à écrire deux mois avant le séisme « Melovivi ou le piège », n’ont-elles pas donné un coup de pouce au tragique destin de sa terre chérie ?

« Nous sommes perdus. Nous sommes aux frontières de l’abîme, aux frontières du non-sens. Nous sommes aux frontières du vide infernal… aux frontières de la mort. Nous sommes aux frontières du non-être et de la non-vie. Nous n’existons pas ! Nous n’existons plus… »[6]

Anticipation, sortilège lugubre d’un personnage de la pièce, annonciatrice du désastre ? Le sismographe serait-il déclencheur de tremblements de terre ? Comme l’écrit Fabrice Hadjadj, dans sa préface à la pièce « Melovivi ou le piège » : « Le poète fut prophète. Son texte fut le seul sismographe clairvoyant. Et c’est ce sismogramme qui se donne ici à lire, avec son onde de choc qui n’a pas fini de nous travailler. »

L’année 2010 s’annonçait pourtant sous un ciel plutôt serein. Le journal « le Nouvelliste » la déclarait année Frankétienne. Son ouverture devait démarrer par sa toute dernière création dramatique : « melovivi ou le piège » qu’accueillerait le  parc de la canne à sucre de Port-au-Prince. Cette première représentation n’eut pas lieu, contrariée par la catastrophe meurtrière du 12 janvier. La réalité allait dépasser la fiction apocalyptique prémonitoire de la pièce.

Mais cette fin du monde allait porter ce poète du chaos à la reconnaissance internationale. L’UNESCO, par les lèvres de sa directrice générale, lui rendra un hommage retentissant. Le 24 mars 2010, dans le cadre du forum « Reconstituer le tissu social, culturel et intellectuel d’Haïti », il sera fait « artiste de l’UNESCO pour la paix ». Le soir, la première de la pièce « Melovivi ou la piège » sera donnée devant un public enthousiaste. Pour l’occasion, les éditions Riveneuve feront paraître le texte de la pièce suivi de « Brèche ardente. »

Conquise par ce personnage d’exception, Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO, n’hésita pas à adresser un courrier au jury du Nobel pour appuyer la candidature de Frankétienne. L’attribution du prix Nobel de littérature aurait été pour Franck le couronnement de sa carrière, mais qu’importe, d’autres l’avaient attendu plus longtemps ; ce sera pour une prochaine fois. La pièce, comme il me l’avait prédit une semaine après le tremblement de terre dans sa maison de Delmas, sera jouée à plusieurs reprises dans différents lieux : Haïti, Etats-Unis d’Amérique, Canada, France, Suisse. Il enchaînera les voyages avec l’énergie d’un guerrier, se démenant sur tous les fronts : représentations théâtrale, expositions, conférences, interviews.

Une réponse poétique à la tragédie et au désespoir d’un peuple

Jusqu’à ce 30 mai 2011 où dans la grande salle de la Conférence générale de l’UNESCO, où près d’un millier de personnes assisteront à l’avant-première du film de Charles Najman consacré à Frankétienne : « Une étrange cathédrale dans la graisse des ténèbres. » L’annonce du film était ainsi rédigée : « Ce film est une évocation du terrible séisme qui a ravagé la capitale d’Haïti le 12 janvier 2010, à travers la voix du plus grand poète haïtien vivant, Frankétienne, et de sa pièce prémonitoire « Le piège ». Tourné dans la grande cathédrale en ruines de Port-au-Prince, ce film est un chant de vie et de mort, une réponse poétique à la tragédie et au désespoir d’un peuple qui n’en finit pas de faire le deuil des 250 000 morts du tremblement de terre. »

Fin de la projection, salve d’applaudissements, « standing ovation », on attend la parole du poète-acteur. Il se lève, long silence, Frankétienne, qui est à mes côtés, les yeux humides, contrôle son émotion. Il prend enfin la parole : « Merci, merci, merci ». Il arbore, bien en vue sur son poitrail, la grosse médaille de Commandeur des arts et lettres que lui avait remise, quelques semaines plus tôt, Frédéric Mitterrand lors d’une visite à Port-au-Prince. Puis le vieux combattant, sachant que la meilleure défense c’est l’attaque, veut couper toute éventuelle critique : « Oui, sur ma poitrine est agrafée cette décoration française qui m’honore et honore Haïti. En l’arborant, je veux dire que le temps des ressentiments est clos ; il n’y a plus de maîtres, il n’y a plus d’esclaves ! »

Le lendemain, je retrouve Franck à déjeuner. Il est visiblement fatigué. Depuis deux semaines, il ne s’est pas arrêté : représentations de la pièce en Suisse, à Strasbourg, conférences, lecture de textes poétiques à l’espace d’Agnès B, aux musées des arts premiers, séminaire à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm consacré à son œuvre. Puis sur un ton grave, il se confie : « Tu vois, je suis de plus en plus connu, reconnu, célébré et pourtant je suis de plus en plus seul. Lorsque tu vivais à Port-au-Prince, j’avais un ami, un frère qui pouvait entendre ma détresse, partager mes inquiétudes créatrices. Et puis je deviens de plus en plus misanthrope. » « Moment de grande fatigue après ces nombreuses prestations, même si la tête garde toute sa lucidité, toute sa vigueur, ta vieille carcasse te porte depuis 75 ans. Mais je te rassure elle risque de te supporter encore longtemps. Tu dois simplement la ménager quelque peu. Et puis te connaissant, tout comme le poisson hors de l’eau, tu deviens mélancolique hors d’Haïti, tu étouffes. » Nous sortons du restaurant, le temps est maussade, frais. Frankétienne hurle « quel temps de merde, vive Haïti ! » Je sais que tout ce temps passé hors de l’isolement de sa chambre monacale le ronge ; il ne peut créer que dans la solitude de sa maison de Delmas. Je lui rappelle cette nouvelle du pays des anthropophages de Nietzsche : « Dans la solitude, le solitaire se dévore lui-même ; dans la multitude, le dévorent les innombrables. Alors choisis. » Il part dans un éclat de rire fracassant.

Bonne fête mon vieux Marassa !

[1] Galaxie Chaos-Babel, p.21

[2] Héros-chimère, p. 159

[3] Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra, Ed. Flammarion, le monde de la philosophie, 2008, prologue, § 5, p. 15

[4] Le courrier de l’UNESCO, article de Michèle Oriol : La tentation de l’an zéro, septembre 2010, pp. 15-18

[5] H’éros chimère, p. 159

[6] Frankétienne : Melovivi ou le piège. Ed. Riveneuve, 2010, p. 31.

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