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Evelyne Sincère : on s’en souvient…

Des fleurs, des bougies, des ballons de baudruche blancs ornent un portrait d’Evelyne Sincère souriante et pleine de vie dans son uniforme d’écolière. Ce vendredi matin, 6 novembre 2020, ce site de décharge, perché entre Delmas 24 et Nazon, lieu où le corps sans vie et bafoué de cette jeune fille de 22 ans a été retrouvé, se transforme en mémorial. « Fò rezistans ». Pour dire qu’on s’en souvient. Artistes, jeunes et citoyens lambda, s’en souviennent. Ils sont tous là, sous ce soleil ardent, pour rendre hommage à cette élève de classe terminale dont la vie a été cruellement volée. Pour Evelyne Sincère, pour nous autres aussi.

« Ici on a souvent tendance à penser qu’on ne devrait pas se sentir concerné par un crime ne touchant pas directement un proche de sa famille ou une connaissance. Toutefois, si en tant que jeune, on ne se mobilise pas pour pousser l’État à embrasser ses responsabilités et à garantir la sécurité à tout le monde, on n’a qu’à patienter jusqu’à notre tour. Aujourd’hui, il est question d’Evelyne. Elle a été séquestrée, puis tuée. Demain, ce sera probablement un de nos proches, une sœur, ou une connaissance », a expliqué Christopher Philémon, a.k.a San Cristobal, t-shirt noir autour de la tête. Il était le premier à lancer l’appel sur les réseaux sociaux.

Le mémorial « Fò rezistans » sert de prétexte. Un prétexte pour rappeler donc aux dirigeants haïtiens qu’ils ont failli à leur mission de protéger le peuple. Il les met en face de leur irresponsabilité, laquelle a coûté la vie à Evelyne et qui coûtera encore leur souffle à d’autres jeunes si aucune mesure n’est prise pour stopper cette vague d’insécurité. « Nous, on ne dispose ni de blindés, ni d’agents de sécurité. On n’a qu’à se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment pour sortir victimes. L’État doit répondre à ses responsabilités pour que ce genre de crime cesse dans notre société, mais aussi pour que justice soit rendue à Evelyne », a poursuivi San Cristobal.

L’artiste peintre Mèg Black, de son vrai nom Schneider Tayette, est celui qui avait emboité le pas et qui avait donné le ton au mémorial. Hier, 5 novembre 2020, de concert avec des habitants de la zone, il a nettoyé le site de décharge, puis immortalisé l’espace grâce à un portrait d’Evelyne Sincère. C’est sa contribution pour dire non à ces crimes récurrents qui tendent à se normaliser depuis un certain en Haïti. « Nous, en tant que jeunes, nous nous positionnons contre tous ces actes commis dans le pays. On doit pouvoir aller à l’école, à l’université et prendre part aux activités culturelles. On doit pouvoir vivre ici, à notre aise. C’est un message que l’on envoie à un État failli, qu’il sache qu’on a un pressant besoin de sécurité. C’est aussi un message à l’attention des parents d’Evelyne Sincère, pour leur témoigner notre support et leur dire qu’on partage leur souffrance », a martelé Mèg Black, rencontré sous les lieux ce vendredi.

Le jeune graffeur Olivier A. Ganthier, plus connu sous le nom d’Oliga, a voulu lui aussi apporter son grain de sel. Il a décidé d’embellir d’un graffiti un autre mur du site avec le visage d’Evelyne. « J’estime que c’est ma participation à ce mémorial. Je me sens concerné en tant que jeune par cet acte barbare survenu dans notre société. Je voulais donc utiliser mon talent pour exprimer quelque chose qui toucherait ceux ayant commis ce crime. Crime que nous condamnons fermement parce que tous les jeunes qui évoluent dans la société se sentent pratiquement menacés. Cela aurait pu arriver à moi ou à un autre. Il est temps que cela cesse », a-t-il pour sa part affirmé.

Son bouquet de fleurs en main, t-shirt noir et jeans bleu foncé, TonyMix vient d’entrer sur le site. L’autoproclamé DJ peyi a ne voulait pas lui non plus manquer ce moment. « Evelyne était une jeune fille parmi tant d’autres qui habitent le pays. Elle aurait pu être ma petite sœur. Je pense que ma présence en ces lieux s’est révélée très importante. Que ce mémorial serve d’exemple aux autres jeunes pour qu’ils se mobilisent contre cette situation. Dans le cas contraire, demain ce sera probablement nous, un membre de notre famille ou un proche quelconque à la place d’Evelyne », a rappelé le disc-jockey, qui, comme ses prédécesseurs, soutient qu’il faut en finir avec ce climat d’insécurité. Pour ce faire, il va falloir à nos chefs beaucoup plus que des tweets.

Sindy Ducrepin

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