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Les transformations du système radiophonique haïtien de 1957 à 2020 : changement et continuité

(Résumé de la thèse de doctorat de Wisnique Panier)

Objet de la recherche et cadre théorique

Cette étude porte sur la transformation du système radiophonique haïtien au cours des années 1957 à 2020. Dans cette étude, la radio est conçue comme un « système ». C.-à-d. d’un ensemble d’acteurs qui sont dans une relation d’interdépendance. Le chercheur considère que les radios haïtiennes et d’autres acteurs comme le public (local et la diaspora), les sources d’information, les annonceurs, les instances de régulation étatique et non étatique comme étant un système complexe de relations. C’est-à-dire, chacun de ces acteurs occupe une certaine position et entretient certaines relations d’interdépendance les uns avec les autres. C’est essentiellement à ce type de relations qu’il s’est intéressé dans cette étude. Il s’intéresse aux relations d’interdépendance qui lient les acteurs, directement ou indirectement. Il tient compte du fait que ce système appartient à un environnement composé d’autres systèmes :(politique, économique, culturel) auxquels il est lié.

Les relations entre les différents éléments constitutifs du système sont examinées dans le but de comprendre les règles qui régissent les relations de pouvoir entre les acteurs. C’est-à-dire, au fait que les acteurs agissent dans un certain cadre, en fonction de certaines règles ou de normes, dans certaines conditions qui s’imposent à eux.

Dans la thèse, il n’essaie pas de répertorier toutes les règles qui régissent les actions des acteurs. Mais il a essayé d’identifier des conditions qui structurent le jeu de manière fondamentale. Par exemple on voit dans la thèse que des phénomènes comme la politisation du système, la valorisation du créole, la précarité, la corruption, le faible degré de professionnalisme, la faiblesse de l’encadrement légal, on voit que tout cela constitue, du point de vue des acteurs, des règles du jeu avec lesquelles ils doivent composer, et qui finalement assignent aux acteurs des places dans une structure de pouvoir.

Dans cette étude, Wisnique Panier s’intéresse en effet au fait que ce système est structuré en fonction de rapports de pouvoir. Car, tous les acteurs du système ne sont pas égaux. Dans la thèse, la structure de pouvoir, je la désigne comme une configuration, c.-à-d. un ensemble de position de pouvoir qui caractérise le système. La configuration de ce système renvoie à l’état des relations existantes. Il s’agit de l’état des rapports de pouvoir ou d’influence entre les différents acteurs.

Le chercheur analyse ce système du point de vue des acteurs. Ces derniers sont conçus comme des acteurs stratégiques. Alors qu’est-ce que ça veut dire ? En gros : les acteurs ont des intérêts et ils agissent de manière stratégique. C’est-à-dire, c.-à-d. de façon rationnelle dans la défense de leurs intérêts. Autrement dit, je considère que les gens ont de bonnes raisons d’agir comme ils agissent. Et je cherche à connaître ces bonnes raisons. Il a cherché à saisir la logique de leurs comportements.

Comme évoqué plus haut, le débat public en Haïti se réalise dans un contexte de la transformation du système radiophonique, en raison notamment de l’utilisation des outils numériques par les acteurs. Et quelque part, cette transformation du système médiatique change les conditions de participation dans les débats publics. Ainsi, la question de débat public fait partie de son problème de recherche. Alors pour analyser ces échanges entre les acteurs, il a utilisé le concept d’espace public. Or, la particularité de l’espace public haïtien, c’est qu’une grande partie de ce public se trouve en dehors des frontières d’Haïti. C’est la diaspora qui participe activement de manière directe et instantanée dans la délibération politique nationale.

Or, cette partie du public haïtien a une double appartenance. Car, il intervient également dans un autre espace public qui est celui de son pays d’accueil. Donc, pour analyser les relations de cette composante du public avec les médias haïtiens, le chercheur fait usage du concept de transnationalisme qui est une approche utilisée dans le champ des études sur la migration internationale. Cette approche lui permet d’éclairer un aspect spécifique de ma thèse qui est la participation de la diaspora haïtienne dans le débat public haïtien que l’analyse systémique et le concept d’espace public ne lui permettent pas d’analyser.

Aussi, dans un système, le fonctionnement ou le jeu des acteurs est régi par un ensemble de règles. Certaines de ces règles concernent la dynamique des débats publics. C’est pourquoi la dynamique des acteurs dans les débats publics est aussi analysée sous l’angle de la métaphore du contrat de communication publique. Ce concept lui permet de considérer certaines les règles relatives à la communication publique.

Les caractéristiques fondamentales du système radiophonique et de son environnement

Un système est tributaire de son environnement

Ce qui implique que certaines caractéristiques sont d’abord celles de l’environnement dans lequel évolue la radio haïtienne. Ces caractéristiques influencent le fonctionnement du système et en viennent à constituer des règles du jeu. En effet, le système radiophonique haïtien évolue notamment dans un environnement caractérisé par : la précarité, un climat d’insécurité récurrente, des crises sociopolitiques successives, l’analphabétisme et la corruption.

Les sources de revenus pour les radios sont rares et insuffisantes. Le marché publicitaire est exigu alors que le nombre de radios se multiplie. Le maigre marché publicitaire est contrôlé par une poignée de stations de radio regroupées particulièrement au sein de l’Association nationale des médias haïtiens (ANMH. Il y a une grande quantité de radios qui fonctionnent avec très peu de ressources. Il n’y a aucun mécanisme public de financement des médias dans le pays hormis la publicité gouvernementale. Les artisans de la radio sont, en général, sous-payés. Les journalistes touchent un salaire de misère.).

Une grande partie de la population est analphabète, et les débats publics sont largement dominés par une élite lettrée. Ces conditions rendent le système radiophonique vulnérable à la corruption et aux pressions politiques, de sorte que la radio est fortement politisée. En raison de sa vulnérabilité, ce système est dominé par de fortes pressions politiques. Il est donc régulé par un effet de politisation qui est ancrée dans la culture même de la société haïtienne.

Les dernières décennies ont donné lieu à l’apparition des nouvelles conditions qui favorisent des changements dans le système radiophonique haïtien. En effet, la valorisation du créole comme langue de communication dans la radio, le processus de démocratisation de l’espace radiophonique depuis la chute de la dictature des Duvalier et l’expansion du système radiophonique par les technologies du numérique créent des conditions et des opportunités nouvelles pour les acteurs du système. Ces caractéristiques de l’environnement conditionnent le fonctionnement du système radiophonique. Ces conditions deviennent, du point de vue des acteurs dans le système, des règles du jeu.

Méthodologie

Cette étude est fondée sur une analyse qualitative de plus de 900 heures d’écoute ; de 72 heures d’observation, de 95 entretiens semi-directifs et des données secondaires. Il a traité ses données à l’aide du logiciel QDA miner. Son analyse a consisté à examiner les relations par pair d’acteurs pour caractériser les relations entre eux, voir comment ils agissaient les uns envers les autres. Il a par exemple examiné les relations qu’entretiennent les journalistes avec patrons, avec le public local et la diaspora, avec les sources d’information. Il a aussi examiné les relations des stations de radio entre elles et avec les annonceurs.

Résumé des résultats

Cette étude révèle que les conditions structurelles propres à l’environnement dans lequel évolue la radio haïtienne créent une inertie telle que, pour l’essentiel, le système, dans ses caractéristiques fondamentales et dans sa nature, se maintient en tant que tel. Ce qui m’amène à la conclusion que les changements qu’on peut observer dans les relations entre les acteurs ne conduisent pas à une véritable reconfiguration du système radiophonique haïtien. Le résumé des conclusions de cette étude est présenté en deux parties : d’une part, il a présenté quelques éléments de changement dans le fonctionnement du système en fonction des trois séries de facteurs évoqués et, d’autre part, quelques éléments de continuité qui expliquent l’immobilisme des caractéristiques fondamentales du système.

Facteur linguistique : impact du créole sur le système radiophonique

Le premier facteur explicatif de la transformation du système est d’ordre linguistique. L’introduction du créole à la radio comme langue de communication publique à partir des années 70 a particulièrement permis de mettre fin à la domination du français comme langue exclusive de communication à la radio. Ce qui a eu pour effet immédiat de mettre fin à l’exclusion de la grande majorité de la population de l’espace radiophonique. L’introduction du créole à la radio a suscité un espoir, celui d’un changement dans la dynamique du débat public dans le pays et d’une plus grande mobilisation de la population contre la dictature des Duvalier. Cependant, cet espoir d’ouverture de l’espace public s’est heurté à deux grandes limites. D’une part, la montée du créole n’a pas empêché le régime de Duvalier de bafouer la liberté d’expression et de contrôler par la répression la diffusion des informations et des idées. Et d’autre part, il y avait des limites techniques qui excluaient la majeure partie de la population au débat public.

Subséquemment, le créole peut être considéré comme étant l’une des conditions qui ont été graduellement mises en place pour parvenir à un certain nombre de changements dans le système, particulièrement dans les pratiques de relations entre les acteurs. Toutefois, cette condition-là ne joue pas toute seule, elle amène d’autres éléments. L’affirmation du créole a été favorisée par un relâchement du contrôle de la liberté d’expression par le régime de Jean-Claude Duvalier, qui était beaucoup plus permissif que son père, et en même temps, la montée du créole a favorisé la chute du régime par la mobilisation des masses populaires. Elle a été à la fois un effet et une cause de l’affaiblissement de la dictature, jusqu’à sa chute. Duvalier a voulu maintenir son contrôle, mais la présence du créole a créé une brèche, qui, progressivement, a favorisé une certaine libération de la parole.

Facteur démocratique : passage de la démocratie à la dictature

Le passage de la dictature à la démocratie constitue un deuxième facteur fondamental de la transformation du système. Si le créole a favorisé la chute du régime, la libération de la parole a débuté, dans une certaine mesure, avant la chute du régime. Mais évidemment, le passage à la démocratie créait un contexte de liberté dans lequel la parole contestataire n’était plus réprimée. La chute de la dictature le 7 février 1986 a conduit à une multiplication du nombre de radios et la création d’une multitude d’organisations populaires et de partis politiques qui changent la dynamique du débat public.

La conjugaison de la chute de la dictature avec le créole a favorisé la création de certains espaces démocratiques dans le système par rapport à la situation antérieure. La langue des 6 dominés a pris le dessus sur le français dans l’espace public. Mais, les dominés restent dominés, même si la radio parle leur langue. Les contenus radiophoniques deviennent directement accessibles à la masse créolophone. Les débats radiophoniques et les éditions de nouvelles sont présentés majoritairement en créole. Et d’autre part, les gens qui ne s’expriment pas en français peuvent désormais intervenir dans les débats radiophoniques dans la langue de la majorité.

La montée du créole et la transition démocratique sont des réalités très apparentes. Pourtant elles n’ont pas changé la structure ou les caractéristiques du système de manière aussi fondamentale qu’on aurait pu le croire. Les changements sont considérables, certes, mais ils ne conduisent pas à un bouleversement des structures de base du système. Les règles du jeu sont restées quasiment les mêmes.

L’espace public radiophonique reste toujours dominé par une élite qui y exerce une certaine hégémonie. Cette élite est particulièrement constituée d’intellectuels, de leaders politiques, de professionnels de différentes disciplines. Les éléments de l’élite économique sont très absents dans les débats radiophoniques, mais ils agissent dans l’ombre. Car la radio, en tant qu’institution, est elle-même largement sous le contrôle de l’élite économique et politique, et elle continue de fonctionner suivant une logique qui sert les intérêts de cette élite.

Les acteurs politiques sont omni présents dans l’espace radiophonique. Car, le débat public en Haïti tourne fondamentalement autour des questions politiques, de la prise et du maintien du pouvoir politique. Les autres sujets sont relégués au second plan. Ce qui fait que les pratiques radiophoniques ne changent pas. Ce sont pratiquement les mêmes acteurs qui interviennent dans les débats.

Facteur technologique : impact des outils numériques sur le système

L’utilisation des outils numériques par les acteurs participe aussi à la transformation des relations entre les acteurs du système. Certains changements opérés dans le système sont des effets directs des usages des outils numériques, en ce qui concerne particulièrement la place et le rôle traditionnel des acteurs dans le système. L’utilisation des technologies numériques a pu lever certaines limites techniques liées à la participation du public dans les débats. Cependant, les caractéristiques fondamentales du système ne sont pas changées. Sa nature se maintient en tant que telle.

En effet, les différents dispositifs techniques mis en place à partir des années 2000 n’ont pas changé le fait que les personnalités publiques ou les élites restent les acteurs dominants dans les émissions radiophoniques. Certes, les outils numériques favorisent la participation des gens ordinaires, mais il y a toujours une élite qui domine l’espace radiophonique. Il n’y a plus de limites techniques à la participation des utilisateurs des outils numériques, mais il y a des limites sociales, politiques et culturelles qui font que c’est toujours une élite lettrée qui domine. Les Haïtiens de la diaspora deviennent des acteurs légitimes qui interviennent de manière directe et instantanée dans les débats radiophoniques haïtiens. Ces participants de la diaspora peuvent être considérés comme étant un prolongement naturel de l’élite haïtienne qui domine l’espace radiophonique.

La politisation du système radiophonique : un élément de continuité

Cette étude montre un renforcement de la politisation du système radiophonique haïtien en dépit des changements opérés par le numérique. Il s’agit d’un enjeu majeur de la transformation du système. De 1957 à 1986, les radios étaient sous le joug de la dictature des Duvalier par des mécanismes de contrôle très stricts. Cette politisation de la radio n’a pas changé avec la montée du créole ni avec la chute de la dictature encore moins avec le développement des outils numériques.

La radio reste et demeure un outil très puissant aux mains des forces politiques. La politisation continue sous une autre forme. Les changements observés s’inscrivent aussi dans une continuité des structures de base du système. La politisation du système se manifeste tout d’abord par le mode de propriété des radios. De plus en plus de leaders politiques du pays cherchent à se procurer et détiennent leurs propres stations de radio. Ensuite, il y a une politisation par le mécanisme d’attribution des licences de fonctionnement des radios par le CONATEL. Les participants sont unanimes à affirmer 8 que les licences de fonctionnement des radios sont octroyées en grande partie sous une base de complaisance politique à chaque fois qu’il y a un changement de gouvernement. Et finalement, le système radiophonique haïtien est politisé par son mode de financement. La corruption, le financement occulte et les conflits éthiques sont aussi des principes de régulation du système. Ils caractérisent son mode de fonctionnement, maintiennent et solidifient des rapports de dépendance et de pouvoir. Puissant facteur d’inertie. Certains journalistes reçoivent de l’argent public avec ou sans aucun mandat de communication précis, tout en agissant comme arbitre dans l’espace public, ce qui constitue bien une forme de politisation de la radio. Il y a aussi une forme de politisation par association.

Cette étude dénote une tension entre un système radiophonique très politisé, annexé aux champs politiques et un groupe de patrons de médias et de journalistes qui réclame une autonomie du journalisme et du débat public par rapport aux forces politiques. Ce qui montre, d’une part, une forte politisation du système radiophonique et, d’autre part, un discours qui s’oppose à cette politisation.

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