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Pour l’économiste Kesner Pharel, Haïti a déjà perdu la bataille de l’éducation de qualité pour tous

Alors que le nombre actuel de lycées à travers le pays peine à répondre à une population en train de croitre et extrêmement jeune, l’économiste Kesner Pharel pointe du doigt l’incapacité du ministère de l’Éducation à engranger des dépenses en capital qui pourraient aider notamment à combler ce déficit.  Sur les 10 milliards de gourdes de dépenses d’investissement prévues en 2016-2017, le ministère est parvenu à dépenser seulement 2 milliards de gourdes. Le même scénario s’est répété en 2017-2018. Par contre, le ministère n’a rencontré aucun souci pour les dépenses courantes sur ces deux exercices.

Publié le 2021-01-29 | Le Nouvelliste

« S’il n’y a pas des modifications dans la gouvernance à l’intérieur même du ministère, peu importe la somme allouée, l’exécution ne sera pas au rendez-vous », prévient l’économiste, notant que l’essentiel des 29 milliards de gourdes allouées à l’éducation dans le budget 2020-2021 va vers les dépenses de fonctionnement.

En effectuant la répartition sectorielle des crédits budgétaires sur une base de 1000 gourdes, Kesner Pharel relève que l’éducation est classée en 4e position avec 93 gourdes contre 131 gourdes pour les travaux publics, 109 gourdes pour la santé, et 100 gourdes pour le service de la dette.

« À ce rythme, en 2030 nous n’atteindrons jamais les objectifs. Il faudra attendre 2080 pour atteindre le plan décennal [De plus]; le PIB ne croit pas à un rythme extrêmement rapide pour répondre aux grands défis de la pression démographique et de la population scolaire qui augmente », tranche l’économiste tenant compte du montant requis pour le financement de la stratégie estimé à 42 milliards de gourdes par année, soit environ 6 milliards de dollars américains sur 10 ans.

« L’expérience de ces 10 dernières années me laisse sceptique quant à notre capacité à mobiliser cette somme […] Notre dette augmente et au cas où nous aurions trouvé cet argent, nous n’avons pas montré que nous aurions fait bon usage, vu la façon dont le ministère a géré son budget », déclare Kesner Pharel.

Les dirigeants disent vouloir s’aligner quant à l’ODD 4. Ils ont écrit un document (le plan décennal) démontrant toutes leurs bonnes intentions. Cependant, à regarder de près leur comportement, le document ne cadre en rien avec la réalité.

« Avoir tous ces documents prouve leurs bonnes intentions. Mais sans un changement dans la gouvernance, la situation sera extrêmement grave pour Haïti […] Nous sommes très loin de pouvoir atteindre les objectifs visés », conclut le P-D.G du Group Croissance.  

Mais il n’y a pas seulement ça comme problème…

En effet, Haïti peine encore à se remettre des épisodes dévastateurs de « peyi lòk » de ces deux dernières années. Le choc Covid-19 n’a fait qu’empirer davantage la situation de l’éducation haïtienne déjà fort mal en point. À n’en pas douter, ces deux chocs, politique et sanitaire, au dire de Kesner Pharel, auront des impacts sur les dix prochaines années avec un risque élevé pour que des adolescents ne remettent jamais les pieds à l’école car ils auront entre-temps intégré un gang. Idem pour des adolescentes qui risquent de tomber enceintes de manière précoce.

Ce double choc  – peyi lòk et Covid-19 – pourrait grandement compromettre  les quelques améliorations  enregistrées par Haïti dans le cycle des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), notamment les objectifs 2 et 3 concernant respectivement l’éducation primaire pour tous et la promotion de l’égalité des sexes.

Le taux net de scolarisation dans le primaire en Haïti est passé de 47% en 1993 à 88% en 2011, et le taux d’alphabétisation de 15 à 24 ans de 32% en 2000 à 85,1% en 2012.

Toutefois, comme le fait si bien remarquer Kesner Pharel, ces nettes améliorations sont du genre quantitatif (envoyer tous les enfants à l’école) et ne sient pas avec l’ODD 4 mettant l’emphase, lui, sur l’aspect qualitatif (une éducation de qualité). « Tu peux être à l’école et ne pas apprendre  grand-chose en réalité », souligne M Pharel.

Méthodiquement, le P.D.G de Group Croissance, après avoir présenté les grandes lignes de l’ODD 4, passe en revue le Plan stratégique de développement d’Haïti (PSDH) datant de 2010, avant d’aboutir au plan décennal de l’éducation récemment mis en place par le Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle.

D’après le Ministère de la Planification et de la Coopération externe (MPCE), les orientations et les choix de développement qui se déclinent  dans les quatre (4)  refondations  du PSDH sont en harmonie avec les visées des  ODD.

En outre, la 4e refondation du PSDH – assurer une organisation territoriale équilibrée pour des services d’éducation de qualité accessibles à tous – est également en phase avec les quatre priorités définies par le MENFP dans son plan décennal, en particulier avec la priorité numéro 2 visant à offrir un service efficace d’éducation continue de qualité à la portée de tous les citoyens.

À travers son plan décennal, nos dirigeants nourrissent de grandes ambitions à en juger par la priorité numéro 3 dudit plan à partir de laquelle le MENFP veut « s’assurer que les sortants du système aient acquis les compétences et les valeurs pour contribuer au développement de l’État haïtien et pour être des citoyens productifs, performants tant au niveau national qu’au niveau international ».

Voulant s’assurer que le plan décennal du MENFP s’aligne sur les prescrits de l’éducation du futur en matière de compétence, Kesner Pharel se livre donc à un exercice de comparaison avec le 6e pilier de l’indice de compétitivité mondiale du Forum économique mondial, qui n’est autre que la compétence.

En analysant un à un les sous-indicateurs utilisés par le Forum économique mondial pour définir la compétence (actuelle force de travail, nombre d’années passées à l’école, compétence de l’actuelle force de travail, formation continue du personnel, compétences numériques, ratio professeurs-élèves, etc.), l’économiste se rend vite compte que ces différents éléments sont absents du plan décennal.

Plus loin, Kesner Pharel entreprend d’évaluer la qualité de l’éducation à partir des chiffres officiels communiqués par le MENFP. Suivant le tableau « Infrastructure et écoles fondamentales » commenté par l’intervenant, il ressort que 65% des écoles publiques sont logées dans des bâtiments construits à cet effet, contre 56% des écoles non publiques alors que 6% des écoles publiques sont logées dans des maisons d’habitation pour 13% des écoles non publiques se trouvant dans cette situation. Toujours selon ce tableau, il y a actuellement 10% des écoles publiques se trouvant sous les tentes, contre 6% des écoles non publiques.

« Pour parler d’école de qualité, il existe beaucoup d’autres éléments qui entrent en jeu. On ne parle pas seulement de bâtiments ni du nombre de professeurs », commente Kesner Pharel, soulignant que seulement14% des écoles publiques disposent d’une bibliothèque pour seulement 22% des écoles non publiques.

S’agissant des autres facteurs critiques pour l’éducation de qualité, l’économiste note que seulement 14% des écoles publiques ont accès à une source d’énergie, contre 27% des écoles non publiques. L’eau potable est disponible dans 44% des écoles publiques, contre 45% des écoles non publiques. Il y va de même pour les latrines présentes dans 60% des écoles publiques contre 51% des écoles non publiques. À partir de ce tableau, on ne parle pas d’éducation de qualité, décrète l’économiste Pharel, quand 57% seulement des écoles publiques disposent d’une cantine scolaire, contre 32% des écoles non publiques.

« L’éducation de qualité ne sous-tend pas exclusivement construire des écoles et nommer des professeurs. Il faut être capable de conduire des politiques énergétiques, sanitaires, nutritionnelles et d’adduction d’eau potable […] Nous luttons pour la quantification, la massification mais nous sommes encore très loin de gagner la bataille pour la qualité de l’éducation », affirme Kesner Pharel, indiquant que le nombre d’élèves par professeur au préscolaire à la fois dans les écoles publiques et non publiques tourne autour de 26,6 contre 29,5 au fondamental. Un ratio trop élevé comparé aux normes internationales en la matière. À contrario, les dépenses du MENFP par élève et par enseignant pour l’exercice 2016-2017 sont jugées insignifiantes par l’économiste, 5229 gourdes et plus de 248 000 gourdes dans l’un et l’autre cas.

De ce qui précède, si l’on tient compte de la politique et du mode de gouvernance en vigueur dans le secteur de l’éducation aussi bien que le budget qui y est alloué, Haïti peut faire une croix sur l’offre d’une éducation de qualité à sa population à l’horizon 2030 comme le stipule le 4e Objectif de développement durable (ODD 4). Cette réflexion émane d’une présentation effectuée par l’économiste Kesner Pharel, P-D.G du Group Croissance, lors de la Journée internationale de l’éducation solennisée par l’Université Quisqueya le dimanche 24 janvier 2021, en présence notamment de six anciens ministres de l’Éducation.

Patrick Saint-Pré
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