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L’appréciation de la gourde rétablit les recettes pétrolières

La tentative du gouvernement Jack Guy Lafontant d’augmenter les prix des produits pétroliers le 10 juin 2018 avait conduit à des émeutes à Port-au-Prince. La dépréciation accélérée de la gourde avait rendu la subvention des prix du carburant quasiment insoutenable pour le Trésor public, au moment où les prix de l’essence étaient en baisse de 19 % sur le marché international durant cette même période. La gourde avait connu une chute de 50 % de sa valeur entre octobre 2014 et juillet 2018. Comme je le disais à l’époque, il n’y a pas eu « des émeutes de l’essence » comme on le soutenait dans la presse mais plutôt des « émeutes de la dépréciation de la gourde ». Ces émeutes avaient provoqué le départ précipité du gouvernement Lafontant. Et si la dépréciation vertigineuse de la gourde se poursuivait, elle constituerait une épée de Damoclès sur la tête des gouvernements subséquents.

En octobre 2020, la gourde s’est appréciée à un rythme encore plus important que lorsqu’elle se dépréciait, ce qui a permis au gouvernement Jouthe d’annuler les subventions et de rétablir les recettes pétrolières. Le taux de change d’aujourd’hui se rapproche de 60.75 gourdes à l’achat et de 62.75 gourdes à la vente pour un dollar américain. Il s’élevait à environ 69 gourdes pour un dollar lors de l’importation pétrolière du 10 juin 2018. L’appréciation de la gourde constitue donc une excellente nouvelle pour les autorités fiscales qui passent du stade de subvention des prix de l’essence à celui de la perception des recettes pétrolières.

Le prix de la gazoline est passé de 224 gourdes à 201 gourdes, celui du diesel de 179 gourdes à 174 gourdes et le prix du kérosène demeure inchangé à 173 gourdes le gallon. Pourtant, à certains moments, selon le ministre de l’Économie et des Finances, Patrick Boisvert, le prix réel du galon de gazoline s’élevait à plus de 400 gourdes. La baisse des prix est très faible pour les consommateurs mais le rétablissement des recettes est une bouffée d’oxygène pour le gouvernement.

D’où proviennent les recettes ?

Trois principaux facteurs déterminent la fluctuation des prix du pétrole à la pompe en Haïti : le taux de change, les différents frais et taxes sur l’importation du carburant et la variation des prix de l’essence sur le marché international. Un coup d’œil sur la structure des prix utilisée par le gouvernement en octobre 2014 pour calculer les prix à la pompe permet de voir les postes sur lesquels le gouvernement engrange des recettes. Nous comparons la structure des prix du 10 octobre 2014 à celle publiée en octobre 2020 par le gouvernement.

Les prix de l’essence étaient en baisse sur le marché international sur la période allant d’octobre 2014 à juin 2018. On observe la même tendance en octobre 2020 par rapport octobre 2014. La baisse actuelle est due essentiellement à la pandémie de la Covid-19 qui a plombé la demande mondiale de pétrole. La baisse du taux de change, couplée à la diminution des prix sur le marché international, a permis au gouvernement haïtien de recommencer à percevoir les taxes et frais auxquels il avait renoncés.

Le prix CIF pour le galon de gazoline a diminué de 40 % en passant de 137.7 gourdes en septembre 2014 à 82.98 gourdes octobre 2020. Les frais financiers ne sont plus perçus alors que les frais de vérification ont diminué. Les droits d’accise sont de retour, de même que la redevance du carburant. Sur chaque galon est aussi prélevée une redevance de 2 gourdes dénommée FDER.

Les frais portuaires, la marge pour les compagnies, celle des distributeurs, les frais de stockage et ceux de transport pour les provinces, sont tous à la hausse. Il en est de même pour les droits d’accise et la marge de stabilisation pour la gazoline. La tendance n’est pas trop différente pour le gasoil sauf pour la marge de stabilisation. Pour le kérosène, on constate qu’il existe des droits d’accise de 18 gourdes à récupérer, comme une sorte de subvention pour maintenir le prix à 171 gourdes. N’était cette subvention, le prix à la pompe serait de 189 gourdes. Contrairement aux années antérieures, le barème des prix publié par le communiqué conjoint du ministère de l’Économie et des Finances (MEF) et du ministère du Commerce et de l’Industrie (MCI) ne fournit pas les prix d’acquisition en dollars américains.

Pour calculer les prix en vigueur au 10 octobre 2014, le gouvernement utilisait un taux de change de 45.75 gourdes pour un dollar américain. En juillet 2018, le taux de change tutoyait les 70 gourdes. Le prix à la pompe en Haïti demeure plus faible en 2020 qu’il ne l’était en octobre 2014 parce que le prix de l’essence a diminué sur le marché international et la gourde s’est appréciée de manière significative.

On constate que les prix CIF de la gazoline et du gasoil demeurent assez proches aux différentes en 2014, 2018 et 2020. La différence entre les prix à la pompe en Haïti est due essentiellement au différentiel de taxes et des frais divers appliqués aux différents types d’essence. Par exemple, au 10 octobre 2014, le gouvernement prélevait 24.45 % de droits de douane sur la gazoline contre 0 % sur le gasoil et le kérosène. Le 8 octobre 2020, ils s’élevaient à 33.2 gourdes pour la gazoline contre 11.4 gourdes pour le gasoil. Toute la différence se situe à ce niveau.

Notons qu’à Montréal par exemple, le gasoil est parfois plus cher que la gazoline. Il est moins cher en Haïti grâce à la diminution de certains frais appliqués sur la gazoline comme les droits de douane.

Sur la structure des prix datant du 4 juillet 2018, on constate également que le prix CIF du gasoil s’élevait à 2.2895 dollars américains. Ainsi, pour permettre au prix à la pompe de demeurer à 179 gourdes, le gouvernement avait dû rembourser 22 gourdes sur chaque gallon aux opérateurs privés. Quand on considère le nombre de gallons importés, on comprend l’ampleur du financement que le gouvernement avait consenti pour maintenir inchangés les prix depuis des années. Le gouvernement est heureux aujourd’hui de ne plus avoir à subventionner le prix à la pompe. Au contraire, il perçoit des recettes sur les produits pétroliers comme une manne tombée du ciel.

Les autorités haïtiennes avaient pris l’habitude  de comparer les prix de l’essence à ceux de la République dominicaine pour tenter de justifier une éventuelle hausse des prix en Haïti. Cette comparaison ne renseignait pas vraiment sur l’évolution du prix sur le marché international. Elle montrait tout simplement l’impact de la stabilité du peso et de la dépréciation de la gourde sur les prix de l’essence à la pompe dans les deux pays. Aujourd’hui, cette comparaison fait plus de sens. Puisque les taux de change gourde/dollar et peso/dollar sont aujourd’hui très proches, les prix dans les deux pays devraient se rapprocher si les structures de taxation étaient comparables.

Combien de temps durera cette manne pétrolière pour le gouvernement ? Aussi longtemps que le taux de change demeure aussi faible.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

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