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Il y a eu «liquidation des dollars américains » sur le marché local des changes, selon Pierre-Marie Boisson

Invité par notre confrère Kesner Pharel à commenter l’actualité économique nationale et internationale de l’année 2020, l’économiste Pierre-Marie Boisson a affirmé, le 3 janvier 2021 sur Radio Métropole, qu’il y a eu liquidation des dollars américains en septembre 2020 sur le marché local des changes. Si brusquement le taux de change diminue, indique-t-il, en passant de 123 gourdes pour un dollar américain en août 2020 à 62 gourdes fin septembre, alors, avec la même quantité de gourdes, on pouvait acheter environ deux fois plus de dollars américains. Plus précisément, il rappelle qu’avec 123 000 gourdes, on pouvait acheter 1000 dollars américains en août et près de 2000 dollars américains un mois plus tard. Ainsi, poursuit-il, avec la même quantité de gourdes en circulation, les agents économiques étaient capables d’acheter deux fois plus de dollars américains alors qu’il n’y en a pas deux fois plus sur le marché.

Selon Pierre-Marie Boisson, il n’y avait pas assez de dollars américains pour soutenir ce nouvel équilibre. D’autant plus, c’est nous qui ajoutons, qu’avec la rumeur d’un possible taux de change à 25 gourdes pour un dollar américain qui circulait en septembre 2020, beaucoup d’agents économiques ont vendu dans la précipitation les dollars dont ils disposaient. L’économiste en chef du Groupe Sogebank assimile cette situation à une « liquidation des dollars américains ». La liquidation caractérise la situation où le vendeur, pour une raison ou une autre, vend à un prix beaucoup plus faible que celui d’équilibre. Quand il y a liquidation d’un bien, les demandeurs  qui peuvent en profitent pour se le procurer, voire le stocker, ce qui aboutit souvent à sa rareté, à moins qu’il y ait une augmentation de son offre.    

Effectivement, depuis quelques mois, on assiste à une exacerbation de la rareté de dollars américains qui était antérieure à la baisse du taux de change en septembre. L’arrêt des vols internationaux dû à la Covid-19 avait d’ailleurs amplifié cette rareté. Cette baisse du taux en période de rareté de dollars a poussé les autorités fiscales, monétaires et politiques à conclure à un important effet de spéculation. Pierre-Marie Boisson admet qu’il y avait eu évidemment de la spéculation. Mais, précise-t-il, si la quantité de dollars américains qui rentre au pays diminue, le taux de change devra augmenter, contrairement à ce que l’on a observé en septembre 2020.  Bien entendu, cela dépend de l’ampleur de la spéculation qui existait. Il y aurait également dans la réflexion de M. Boisson une hypothèse implicite sur la stabilité de la demande pour le dollar. Or, selon les données de la BRH, les importations ont diminué sur la période, donc la demande de dollars devrait diminuer aussi.

Pierre-Marie Boisson admet également qu’en présence de la spéculation, la Banque de la République d’Haïti (BRH) doit intervenir. Pour lui, le problème réside plutôt dans le fait que le taux de vente exigé par la banque centrale aux banques commerciales pour les dollars vendus dans ses opérations d’Open-Market serait trop faible. On se demande alors qui a profité de la liquidation des dollars américains.

Le docteur en économie Daniel Dorsainvil, ex-ministre de l’Économie et des Finances, a apporté des éléments de réponse à cette question dans un article publié le 18 janvier 2021 au journal Le Nouvelliste (1). Il argue que « les maisons de transfert et les sous-agents ont dû vendre certaines balances aux banques commerciales pour éviter des pertes éventuelles. Ainsi, la nature des interventions de la banque centrale sur le marché des changes a eu  comme implication directe non seulement une augmentation du volume des transactions de change effectuées par les banques commerciales, mais aussi une hausse de leurs profits. » 

Le Dr Dorsainvil observe, entre autres, une progression importante du volume des transactions de change en septembre 2020 par rapport aux mois antérieurs et une évolution favorable des gains sur change de certaines institutions entre les troisième et quatrième trimestres de l’exercice fiscal 2019-2020. Au 30 septembre 2020, rappelle-t-il, le système bancaire haïtien a enregistré le plus haut niveau de « gains sur change » des six dernières années, soit un montant de 2,5 milliards de gourdes. Outre l’augmentation du volume des transactions, précise-t-il, le système bancaire a pu accroître ses gains également grâce à des marges plus grandes entre les taux d’achat et les taux de vente, ce qui est communément appelé « spread ». Daniel Dorsainvil cite le Trésor public et les importateurs  comme de potentiels bénéficiaires de la gourde forte. Mais ces cas ressemblent beaucoup plus à des gains de très court terme.

Pour M. Boisson, la BRH ne devait pas contribuer à faire baisser le taux de change. Pourtant, la majorité des ménages exigeait la baisse du taux de change qui était passé de 94 gourdes en octobre 2019 à 123 gourdes en août 2020. La baisse de leur pouvoir d’achat commençait à être insupportable. Selon le gouverneur de la BRH Jean-Baden Dubois, le coefficient de transmission des effets du taux de change à l’inflation au cours du mois de juillet 2020 était de 0.86. Autrement dit, quand le taux de change augmente de 10 %, l’inflation tend à augmenter de 8.6 %. En 2011, ce coefficient était d’à peine 0.42. Ces indicateurs sous-entendent qu’il est quasiment impossible de contrôler l’inflation sans avoir préalablement stabilisé le taux de change.

La baisse du taux de change a mis en exergue certaines subtilités des sciences économiques qui échappent souvent aux non initiés. En effet, en constatant les impacts négatifs de l’augmentation du taux de change sur leur pouvoir d’achat, la majorité des consommateurs en réclamaient une baisse. Maintenant que l’on avait constaté cette baisse, on n’observe pas vraiment tous les bienfaits escomptés. Qui pis est, on assiste à de nouvelles problématiques comme la pénurie de dollars américains.

Pierre-Marie Boisson indique que la pénurie de dollars américains a créé un marché noir. Certaines banques commerciales ne vendent plus de dollars américains au grand public. Globalement, leur taux de vente demeure inconnu pour des montants supérieurs à 1000 dollars américains. Sur un pan du marché informel ou noir, le taux de change frise déjà les 90 gourdes même si le taux de référence de la BRH s’élevait à 71.59 gourdes pour un dollar américain le samedi 23 janvier 2021.

Généralement, qu’est-ce qui fait fluctuer le taux de change? La réponse de M. Boisson est : « La quantité de dollars et de gourdes en circulation sur le marché». Il faudrait également ajouter le pouvoir de marché des banques commerciales qui leur confère un pouvoir de négociation pouvant déboucher sur la spéculation. Les anticipations des agents économiques y sont pour beaucoup. On ne peut pas uniquement se baser sur l’offre et la demande de dollars américains et sur les identités comptables. Ces agents économiques maximisent différentes fonctions d’utilité tout en adoptant des comportements stratégiques parfois diamétralement opposés. 

Pierre-Marie Boisson pointe également du doigt le manque de contrôle des finances publiques par les autorités. Il rappelle que les dépenses ont augmenté de 52 % alors que les recettes n’ont crû que de 10 % pour l’exercice fiscal écoulé. Il indique qu’il y avait en 2019-2020 47 milliards de gourdes en plus dans le système bancaire et qu’il serait impossible de garder le même taux de change, encore moins de le baisser, si la quantité de dollars américains n’augmente pas. Pour être complète, cette analyse devrait aussi, en présence de l’augmentation des dépenses en gourdes, tenter d’estimer la part de gourdes qui est à la recherche de dollars pour avoir une idée plus claire du point d’équilibre. Sinon, on aurait pu simplement prendre le passif de la banque centrale rapporté aux réserves de change comme un bon proxy du taux de change. Outre l’analyse théorique sur la direction de la causalité, la quantification de son effet requiert des simulations empiriques. 

M. Boisson fait part de ses préoccupations relatives à l’augmentation des dépenses envisagées dans le budget dont l’enveloppe est passée de 198.5 milliards en 2019-2020 à 254 milliards de gourdes en 2020-2021. Il s’interroge sur la capacité de l’État à collecter autant d’argent. Concernant le budget 2019-2020, parallèlement à l’augmentation de la disponibilité de la quantité de gourdes, les entrées de devises qui ont diminué de 17 %, le taux de change d’équilibre devrait augmenter, avoue M. Boisson. Pour qu’un taux baisse réellement, ajoute-t-il, il faut que tout le monde puisse trouver des dollars à volonté. Sinon, le commerçant achètera le dollar sur le marché noir, renchérit-il. C’est maintenant l’existence de ce marché qui inquiète les agents économiques.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

(1) : https://lenouvelliste.com/article/225368/a-qui-profite-lappreciation-de-la-gourde

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